Christine ALBA, DIRECTRICE DU BUREAU D’ÉTUDES COMMERCES ET MARCHÉS DE FRANCE

21 décembre 2018 Notre invitée : Christine Alba, Directrice du bureau d’études « Commerces et marchés de France »

Commerces et marchés de France est un bureau d’études partenaire de CODRA avec lequel nous collaborons notamment sur des études de revitalisation centre-bourg. Christine Alba en est la directrice.

Forte de ses 20 années d’expériences et de son engagement en tant qu’administratrice de l’ACAD (Association des Consultants en Aménagement et Développement), elle apporte un regard éclairé sur l’évolution des enjeux du commerce et de leur appréhension dans la planification urbaine.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur Commerces et Marchés de France et sur votre parcours professionnel ?

J’ai débuté mon activité professionnelle dans le domaine de la gestion, du marketing et du management, puis j’ai suivi une formation pour devenir conseillère d’entreprise en chambre consulaire. C’est en collaborant avec la délégation interministérielle à la ville sur la transformation de QPV[1] que j’ai pris conscience de l’importance d’appréhender l’urbanisme et le commerce de façon simultanée. Par la suite, j’ai intégré le bureau d’études Villes et Commerces, spécialisé en programmation commerciale puis j’ai fini par monter mon propre bureau d’études en 2001.

Commerces et Marchés de France est un bureau d’études privé et indépendant, spécialisé en urbanisme commercial opérationnel. J’aborde principalement les problématiques de marché forain et de commerces de centre-ville, dans une dimension à la fois stratégique et opérationnelle. J’interviens à l’échelle nationale, essentiellement auprès des collectivités, sur des problématiques de stratégie de développement et d’aménagement commercial, ainsi que sur des questions de programmation de halles et marchés.

Comment la façon d’appréhender le commerce a-t-elle évolué au cours des dernières années ?

Dans les années 1980, le commerce était encore pensé de façon très sectorielle. On construisait des centres commerciaux en périphérie, et lorsque l’on venait nous chercher pour restructurer les centres-villes, les maîtres d’ouvrage nous interrogeaient à travers le seul prisme du commerce. Les architectes et les urbanistes travaillaient de leur côté et construisaient des cellules commerciales pour rentabiliser des opérations, sans étude d’opportunité ou de potentiel. Les bureaux d’études comme Commerces et Marchés de France étaient un peu considérés comme des pompiers et appelés une fois que personne n’était capable de commercialiser ces cellules en rez-de-chaussée.

Fin 1990, début 2000, le message auprès des collectivités qu’il était essentiel de travailler la redynamisation et le développement du commerce au même moment que les études urbaines de façon à penser la ville globalement, a commencé à porter ses fruits. Depuis les années 2005, les problématiques sont devenues plus transversales. Je travaille principalement en partenariat avec des urbanistes, des paysagistes, des sociologues, des spécialistes de l’habitat… On est beaucoup plus intelligents quand on est nombreux.

Le commerce de proximité est aujourd’hui en difficulté dans les petites villes. Quelles en sont les causes ?

Le commerce est en grande difficulté partout, mais surtout en pleine mutation. Cela se voit simplement moins dans les grandes agglomérations qui ont une densité de population et de flux plus importante.

Les centres commerciaux de périphérie ont largement engendré la paupérisation et la fragilisation des centres-villes. Mais à l’époque, ils répondaient au modèle sociétal de la voiture. Le commerce avait une nouvelle dimension et s’est déplacé en se développant sur de nouveaux axes de flux, là où il y avait de la place. Aujourd’hui, dire qu’on a des commerces en périphérie d’une part et des centres-villes qui se meurent d’autre part, c’est faire un constat qui ne résout rien. Il ne s’agit plus d’opposer ou de démolir ce qui existe. Il s’agit d’avancer dans la réflexion et surtout de réfléchir à quelle stratégie adopter pour demain.

Le E-commerce aussi a un impact sur le commerce de proximité. Désormais, avec internet, on peut consommer partout. On a d’un côté les vieux commerçants, attachés à un certain modèle de gestion des produits et de la clientèle. De l’autre, on a de jeunes commerçants qui développent d’abord un site internet et des produits consommables plus rapidement. Ils s’adaptent davantage à ce que souhaite la clientèle. Leur boutique sert à entreposer des produits qui changent plus souvent. Le rapport au produit, à sa consommation et au commerce s’en voit modifié.

Faut-il faire le deuil de centres-villes commerçants traditionnels ?

Il faut surtout faire le deuil de la société de consommation qui montre ses limites. La France présente un suréquipement de grandes surfaces, qui continuent de se développer alors que les pouvoirs d’achat, comme les comportements, ne sont plus les mêmes. De manière objective, c’est ce que mon travail et mes études constatent. L’enjeu, c’est de repenser l’animation de la ville tout entière, pas seulement à partir du commerce qui n’en est qu’un ingrédient parmi d’autres. Aujourd’hui, il ne faut plus mettre des commerces en rez-de-chaussée systématiquement. Le commerçant joue un rôle important dans la ville, mais la boutique n’anime que si elle est ouverte et ne fonctionne que si elle a une raison d’être. Le commerce en rez-de-chaussée n’est pas une fin en soi. Ailleurs, il faut à tout prix trouver de nouveaux usages. Pourquoi n’aurait-on des espaces de rencontre que dans des lieux où l’on doit consommer ? Nous ne sommes pas qu’une société de consommation. Nous sommes une société d’humains, qui a besoin d’échanger, de se retrouver.

Il faut alors réfléchir à ces nouveaux usages des rez-de-chaussée, intégrer aussi les nouveaux besoins liés au changement de comportement : les tiers-lieux, les associations, les espaces de coworking. Le travail de revitalisation des centres bourgs est bien plus complexe qu’une implantation de commerce. Il pose la question de comment faciliter l’implantation d’actifs, notamment de néo-ruraux, dans des endroits aujourd’hui peu dynamiques et désertifiés ? Il s’agit de récréer de l’animation et apporter une nouvelle dynamique humaine, impactant directement sur la fréquentation des équipements, la vie du bourg et son organisation. Nous sommes bien loin du seul élément commercial.

Quel regard portez-vous sur les dispositifs qui accompagnent les redynamisations de centre-ville et centre-bourg ?

Je constate surtout que nous avons perdu la substantifique moelle d’un outil très efficace, comme le FISAC, qui était parfaitement adapté à la redynamisation des centres-villes. Les fonds étaient obtenus sur la base d’un projet global et partenarial. Aujourd’hui, des outils européens ont pris le relais mais sont très complexes à monter, notamment pour les petites collectivités qui n’ont pas forcément le personnel qualifié. C’est plus sur la capacité à se saisir des dispositifs que sur les dynamiques commerciales qu’il existe une différence entre les petites et les grandes agglomérations.

Nous sommes actuellement dans la mise en œuvre du dispositif Action Cœur de Ville. Même s’il s’agit d’une réponse politique, il a le mérite d’exister et de reposer les priorités. A partir du moment où il permet de bénéficier de subventions, il faut en profiter. À nous, techniciens et professionnels de l’aménagement d’utiliser pleinement ce nouvel outil et d’accompagner les collectivités dans la définition d’actions adaptées !

Ces dispositifs sont par nature ponctuels, ce qui ne dispense pas d’avoir une stratégie à long terme. Le plus important est de disposer d’une gouvernance et d’un fil conducteur. Parfois, ce sont des managers de centre-ville, mais peu importe leurs noms. Il faut surtout affiner le contenu de leurs compétences et leur raison d’être. Là-dessus, il ne faut pas hésiter ! Trop souvent, par manque ou par absence de suivi, seules une ou deux de nos préconisations sont mises en œuvre et le plan d’action finit au placard.

Un des enjeux est aussi celui de la concertation, pas la concertation polie mais la vraie, où l’on échange avec les habitants, les acteurs. Ce sont eux qui restent sur place. Il y a des spécificités à mettre en valeur partout, donc des stratégies différentes à développer selon les territoires. Pour cela, il faut absolument travailler avec les populations et les mentalités qui sont en place.

Propos recueillis par Héloïse Blanzat et Samuel Léon


 

[1] Quartiers Prioritaires de la Ville