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28 février 2019 Notre invitée : Franca Malservisi, architecte conseil au CAUE du Val-de-Marne, spécialiste du patrimoine bâti

L60_iniw_1Architecte, docteur en histoire de l’architecture et chercheur LéaV à l’ENSA Versailles[1], Franca Malservisi travaille comme architecte conseil au Conseil d’Architecture d’Urbanisme et de l’Environnement du Val-de-Marne (CAUE 94). Nous l’avons rencontrée dans le cadre de notre mission de révision du Plan Local d’Urbanisme (PLU) de Vitry-sur-Seine, ville qu’elle accompagne sur les questions de patrimoine bâti. Nous l’avons interrogée sur sa vision générale de la prise en compte des patrimoines dans les PLU.

Le code de l’urbanisme dédie désormais un article au « patrimoine bâti identifié » dans le règlement des PLU. Nous constatons dans nos missions que la prise en compte de cet outil est très variable selon les territoires. Quelle approche en avez-vous ?

Le terme de « patrimoine bâti » tel qu’on l’entend aujourd’hui en France date seulement d’une cinquantaine d’années. Auparavant, régnait le principe de protection ponctuelle de monuments historiques, donc d’exception. L’architecture « mineure », à savoir l’habitat, n’était pas prise en compte, contrairement à d’autres pays. L’intérêt pour un patrimoine plus récent et plus varié et la volonté de le protéger sont donc relativement nouveaux. Et nous sommes en train de construire ensemble une nouvelle manière de valoriser les aspects qualitatifs de la ville héritée.

Des constructions très différentes peuvent donc être considérées comme du patrimoine. Quels sont, pour vous, les critères qui permettent de les qualifier comme tel ?

Ils sont difficiles à définir, car les repères sont très divers. Il y a des divergences entre élus d’une même ville, entre élus et services techniques et entre villes d’une même intercommunalité, par exemple. Le repérage est toujours délicat et la sélection peut générer de vifs échanges.

La transmission de la mémoire urbaine locale est importante : quand la majorité du tissu ancien de bourg a disparu d’une ville, les quelques éléments qui subsistent sont précieux, non pas pour leur qualité architecturale, désormais appauvrie par leur fragmentation, mais parce qu’ils sont les traces d’une histoire.

Cependant, Il faut aussi s’interroger sur les possibilités de faire perdurer le bâti sans investissement disproportionné. Par exemple, certains patrimoines industriels sont très fragiles ; de très petites constructions, comme des abris, ont un caractère important mais ne trouveront plus d’usage « rentable » ; les anciens « meublés » de banlieue sont très intéressants, mais inadaptés à nos modes de vie. Dans certains cas, il faut rester raisonnable et sauver les traces sous forme photographique avant l’inévitable démolition. Il y a des limites à la protection.

Le patrimoine bâti plus contemporain requiert-il des approches spécifiques ?

Il demande certainement une remise en question des critères consolidés. Tout autant que pour les autres, la mise en perspective de la notion de repère urbain est importante. Par exemple, à Marseille, l’ensemble de la Tourette de Fernand Pouillon par ses gabarits atypiques dans le secteur et leur mise en avant par le relief, fait signal. Pourrait-il être réalisé aujourd’hui ? On protège ce qu’on interdirait : il faut prendre acte de ces contradictions. Mais dans ce registre contemporain, il est vrai que la qualité constructive du bâtiment pour assurer sa pérennité est fondamentale, car plus aléatoire que pour des maisons en pierre du 19ème siècle.

Globalement, les critères de sélection à prendre en compte sont complexes, y compris la datation. Pour travailler au mieux, l’idéal est de disposer d’études ou de bases de données, à utiliser néanmoins avec vigilance. Les bases de données disponibles ne peuvent pas être exhaustives et la définition de critères partagés doit être constamment interrogée. Un travail complémentaire est donc à mener par les collectivités.

Au-delà de la sélection, quels retours avez-vous sur les outils d’urbanisme en faveur de la protection du patrimoine ?

On utilise souvent des outils assez inadaptés à la diversité du patrimoine du 20ème siècle : par exemple, l’outil de Site Patrimonial Remarquable (ex AVAP : aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine) a été conçu pour des centres anciens harmonieux, formés de typologies cohérentes, permettant d’inscrire des règles simples par groupe de constructions, et non pour l’hétérogénéité des tissus d’urbanisation récente.

Cependant, l’intérêt de la protection patrimoniale dans le PLU porte aussi sur la sensibilisation des élus et des habitants, sur la mise en avant de la fierté de l’histoire d’un territoire.

Justement, comment selon vous les collectivités et les habitants se saisissent-ils du sujet du patrimoine ?

Le patrimoine peut être instrumentalisé, surtout dans les territoires à forte pression foncière : des collectivités portent des démarches contradictoires entre l’affichage de protection patrimoniale (sans règle claire) et la poursuite de démolitions. Des habitants brandissent le prétexte patrimonial, fondé ou non, pour bloquer toute évolution urbaine.

Il est en tout cas évident que souvent, l’inscription d’une maison en patrimoine remarquable est vécue de façon positive. Les propriétaires sont en attente de conseils – que le CAUE leur fournit – sur les modalités techniques d’évolution de leur bâti (extension, surélévation, ravalement…) car ils en retirent la satisfaction de voir leur bien valorisé.

Vous évoquez l’évolution des patrimoines protégés au titre du PLU ; n’est-il pas compliqué pour un service instructeur de gérer une règle sur la qualité des extensions et autres travaux dans le respect du patrimoine considéré ?

Cela n’est effectivement pas simple, d’autant plus que le travail sur le (déjà) construit n’est pas encore valorisé dans les formations d’architectes en France. Cela bouge doucement, mais l’alliage du patrimoine et du contemporain n’est pas encore un savoir-faire généralisé. Il faut accompagner ce type de projet pour trouver un équilibre sans tomber dans le pastiche ou le contemporain forcé.

On est aussi confronté à un manque de connaissances techniques. Par exemple, des études ont démontré que l’amélioration du fonctionnement énergétique d’un bâtiment ne se limite pas à l’isolation par l’extérieur, ce qui est déterminant dans le cas des patrimoines ! A contrario, une isolation extérieure mal faite peut contribuer à dégrader le bâti.

Toute une réflexion doit être menée face à cet intérêt récent pour le patrimoine mineur. Nous manquons de bilans et de connaissances. Nous sommes en phase d’expérimentation et protéger sans figer reste un véritable enjeu, surtout dans les secteurs de forte mutation et pression urbaine.

 

Propos recueillis par Lucille Leday et Catherine Brown


 

[1] Laboratoire de recherche de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles