1 avril 2020 L’Homme face à son patrimoine

L’exposition « Cités Millénaires, voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » qui présentait des reconstitutions de lieux historiques en début d’année dernière à l’Institut du Monde Arabe, la fréquentation croissante de sites et bâtiments classés au patrimoine culturel mondial de l’humanité par l’UNESCO, pour ma part celui d’Angkor au printemps 2019, l’émotion et la mobilisation suscitées par l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris l’an passé nous amènent à nous interroger sur le rapport que l’homme entretient avec son patrimoine.

L’exposition[1] ainsi que l’ouvrage qui l’accompagne[2] retracent l’importance des destructions réalisées par l’Etat Islamique dans plusieurs villes du Moyen-Orient : les temples de Bêl et Baalshamîn à Palmyre, le musée et la mosquée Al-Nouri de Mossoul, la vieille ville dont le minaret de la grande mosquée d’Alep… Ces cas rappellent les démolitions volontaires des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans en 2001, et celle des mausolées de Tombouctou par les djihadistes d’AQMI[3] en 2012. Tous ces exemples mettent en évidence la façon dont les groupes terroristes instrumentalisent le patrimoine et utilisent sa charge émotionnelle et sa puissance symbolique. Au-delà de détruire physiquement, ils touchent surtout moralement des populations entières, en affectant les origines, les liens sociaux et l’identité des civilisations. En mars 2017, ces agissements ont d’ailleurs été déclarés « crimes de guerre »[4] dans le cadre du vote de la résolution 2347 par le Conseil de sécurité des Nations unies. A ces démantèlements intentionnels, s’ajoute la longue liste des pillages et trafics d’éléments d’art et d’archéologie, à travers le monde.

Dans le cadre touristique, ce sont la mise en valeur et l’exploitation économique des sites qui ont souvent des effets néfastes voire destructeurs. La sur-fréquentation engendre diverses dénaturations : une forte présence humaine troublant l’âme et la lisibilité des lieux, la multiplication de constructions à proximité sans rapport avec le contexte (complexes hôteliers, boutiques…), des dégradations et usures précoces…

Les menaces peuvent aussi être d’origines accidentelles ou naturelles (incendies, inondations, ensablements…). Citons l’exemple du site archéologique de Leptis Magna en Lybie : celui-ci n’a pas subi de destruction directement liée aux conflits, mais négligé dans un contexte difficile, il se détériore progressivement et doit faire face à l’érosion. Ce cas montre que l’abandon et l’absence d’accompagnement ou d’investissement humain peuvent aussi être préjudiciables.

Entre l’homme et son patrimoine, la relation est donc ambiguë et complexe : le délaissement et paradoxalement une attache émotive forte, une surmédiatisation, ou des visites trop nombreuses peuvent être nuisibles.

Trouver le bon équilibre semble alors difficile. Comment mettre en valeur et donner à voir ce patrimoine qui nous attire tant, sans le menacer ? Dans notre lettre précédente, Gilles Durand se posait ce type de questions à propos des richesses naturelles des parcs nationaux. Concernant le patrimoine bâti, comment le préserver au mieux selon les situations : contexte urbain vivant en transformation et en développement, lieux historiques/de mémoire déconnectés du quotidien mais visités, inscription dans un environnement naturel… Par extension, doit-on restaurer/reconstruire et comment ?

Dans notre interview de février 2019, Franca Malservisi évoquait les limites de la protection et l’importance parfois de documenter le patrimoine pour en garder des traces, témoignages de notre passé et de l’évolution de nos modes de vie, sans le maintenir physiquement. Le travail et les recherches effectuées dans le cadre de l’exposition « Cités Millénaires » proposent des pistes de réflexion qui vont, pour certaines, dans ce sens.

Les présentations virtuelles en trois dimensions constituent l’essentiel de la scénographie de l’exposition. Souvent impressionnantes, elles nous transportent dans des lieux tels qu’ils étaient avant leurs détériorations, permettant par exemple de déambuler dans les souterrains de Nabi Younès à Mossoul. Nous mesurons alors l’ampleur des dévastations. Ces outils technologiques sont avant tout au cœur des méthodes de relevé, d’archivage et de reconstitution explorées récemment. La start-up Iconem a pour mission la conservation de sites archéologiques et patrimoniaux menacés. Pour cela, elle établit des états des lieux et numérise le patrimoine actuel à partir de relevés précis, effectués notamment par drones. Elle va aussi plus loin que la simple mémorisation puisque sur cette base, alors même que les constructions sont parfois à l’état de ruine, elle reconstitue par ordinateur l’architecture dans son état d’origine. Dans une dimension préventive, elle produit des fonds iconographiques, anticipant d’éventuelles destructions et enregistrant l’état du patrimoine à l’instant présent.

Enfin, ses recompositions permettent de s’interroger sur l’intérêt de reconstruire ou non. Pour la première option, il s’agit de choisir la meilleure façon de faire. Au regard des conditions actuelles, la reproduction à l’identique est généralement impossible. Quelle base est alors la plus pertinente pour reconstruire : juste avant la disparation, antérieure… ? Dans le second cas, le site peut être gardé tel quel avec les traces et les cicatrices des évènements passés. Les images 3D servent de ce fait d’accompagnement et permettent de remonter le temps.

La technologie, et en particulier la reconstitution virtuelle, est-elle l’un des principaux outils qui nous permettra de transmettre notre patrimoine et la lecture de son histoire, aux générations futures ? Certes, elle ne peut pallier la reconstruction physique d’espaces répondant aux besoins du quotidien des habitants et supports de la vie sociale comme les souks d’Alep. Mais en retranscrivant de façon détaillée les constructions, l’environnement et les ambiances qui les accompagnent, peut-on imaginer que le fictif nous procurera suffisamment d’émotions pour diminuer notre envie de nous rendre in situ et limiter les dégâts que nous causons sur place et dans le même temps, ceux liés au transport aérien ?

 

Lucille Leday


[1] Réalisée par l’Institut du Monde Arabe et la société Inconem, en association avec l’IMA et Urbisoft et en partenariat avec l’Unesco

[2] « Cités Millénaires. Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul », collectif d’auteurs, 120 pages, Hazan, 10/10/2018

[3] Al-Qaida au Maghreb islamique

[4] Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco