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27 novembre 2017 Comment le vivant contribue à redéfinir l’urbanisme

1977, c’est un an seulement après la première loi de protection de la nature, introduisant la séquence « Eviter, Réduire, Compenser » pour les projets d’aménagement ayant un impact environnemental négatif. Cette séquence a refait parler d’elle en août 2016 avec la loi pour la reconquête de la biodiversité. Durant les années 1970 également, l’Etat renonçait au projet d’autoroute urbaine sur le canal Saint-Martin à Paris. En 2016, 40 ans plus tard, l’ancienne voie express rive droite est rendue aux piétons et aux cyclistes. Comment la prise en compte de l’humain et de la nature dans l’aménagement a-t-elle évolué au cours de cette période ?

Un modèle urbain qui montre rapidement ses limites

Entre les années 50 et 70, l’espace urbain est pensé selon sa fonction, conduisant à une séparation des usages, visant une efficacité supposée du système urbain. Des infrastructures routières, des dalles, des passerelles et même des villes toutes entières, telles que les villes nouvelles en Ile-de-France ou Brasilia au Brésil, sont construites selon ces principes. Toutefois, ce modèle montre rapidement ses limites : congestion, accidents, pollution, diminution de la population… Des voix apparaissent pour défendre une ville plus respectueuse du patrimoine et des habitants. Elles s’opposent à des projets urbains et routiers démesurés, qui auraient pu défigurer les villes européennes. A partir des années 80, ces projets ne sont plus d’actualité. Une nouvelle conception de la ville commence à s’installer.

Concernant la nature, elle est considérée jusqu’aux années 90 comme antithèse de l’urbain. Elle doit être protégée, mais uniquement en dehors de la ville, conçue au seul usage de l’espèce humaine. Lorsque la nature y est invitée, c’est sous une forme domestiquée : parcs, jardins… Mais déjà, cette vision se heurte à la réalité du vivant, qui n’a pas connaissance des limites administratives et colonise, aussi, les espaces artificiels. Il faut alors se battre avec ces espèces « indésirables » qui marchent sur nos plates-bandes. Avec l’émergence du terme de biodiversité (Sommet de Rio, 1992), on s’aperçoit que mettre les espaces naturels « sous cloche » ne suffit pas à les protéger des pressions de la ville. L’idée que nature et urbain ne sont pas si étanches commence à faire son chemin.

Une nouvelle conception de l’espace urbain

Au cours des années 90, l’espace urbain, qui avait été gagné par la voiture, commence à être reconquis par les personnes. Cet espace n’étant plus pensé par sa fonction, il permet une appropriation d’usagers divers et une évolutivité dans le temps. La ville de Barcelone, réaménagée pour les Jeux Olympiques de 1992 fait figure de modèle en Europe. En France, les parkings redeviennent des places, les routes se transforment en avenues urbaines et les contre-allées de stationnement laissent place à des trottoirs élargis.

À partir des années 2000, la notion de continuité écologique fait son apparition et les écologues s’intéressent de plus en plus à la biodiversité urbaine. La ville n’est plus considérée comme dépourvue de vie sauvage : les espèces la traversent, s’y installent, même si beaucoup souffrent de sa présence. La préservation des écosystèmes et de leur fonctionnement devient un sujet à part entière de l’urbanisme : cette année, le concours Capitale de la biodiversité[1] prend pour thème « Aménager, rénover et bâtir en favorisant la biodiversité ».

Le vivant revient au cœur des projets

A l’heure actuelle, l’humain retrouve une place centrale dans les stratégies urbaines. La transformation du centre de Bordeaux et de la place de la République à Paris, permettant une réappropriation par les usagers, symbolisent parfaitement ce changement. Autre exemple : la place Nørreport (Copenhague) est réaménagée à partir d’une observation des flux piétons. Le point commun de ces projets est qu’ils ne tentent pas d’influencer les comportements des usagers mais plutôt de les comprendre pour mieux y répondre.

Le décryptage des mécanismes écologiques permet désormais des aménagements visant directement leur amélioration, et bénéficiant à la fois à la biodiversité et aux usagers : restauration écologique, végétalisation du bâti, désartificialisation des sols… Des démarches comme l’ingénierie écologique[2] et les « solutions fondées sur la nature[3] » gagnent en visibilité.

Une transition vers un monde urbain incertain

Le désordre et l’imprévu retrouvent peu à peu leur place dans la ville, car ils contribuent à son attractivité. Cette évolution, qui pourrait paraitre contradictoire avec l’idée même de la planification urbaine, nécessite de la part des urbanistes un changement de regard et une meilleure compréhension des phénomènes urbains. Face à ce défi, l’émergence de la « smart city », ville gérée par les données en temps réel et organisant les flux de manière optimale, parait séduisante. Il sera cependant crucial d’éviter l’apparition d’une ville fonctionnaliste d’un nouveau genre. La ville intelligente est celle qui sait mettre l’innovation au service de ses habitants, quelle que soit leur espèce.

 

Pablo Carreras et Robin Chalot


[1] Lien vers le palmarès 2017 : http://www.capitale-biodiversite.fr/
[2] Définition d’ingénierie écologique : http://www.irstea.fr/nos-editions/dossiers/ingenierie-ecologique
[3] Définition (en anglais) des solutions basées sur la nature : https://www.iucn.org/fr/node/408